Pour la sortie de l'édition augmentée de sa biographie de Moondog, nous avons rencontré Amaury Cornut

Par ePagine

Amaury Cornut est un grand passionné de musiques en tous genres. C’est donc assez naturellement qu’il se passionne d’un compositeur de tous les genres, et des plus obscurs : Louis Thomas Hardin, allias Moondog, allias Le Viking de la 6e.
Après avoir passé quelques années à travailler au lieu unique à Nantes et à la suite de quelques rencontres qui semblent l’y destiner (Reich, Glass, etc.), Amaury décide de publier une biographie de Moondog, encore trop peu reconnu à son gout.
Ce livre est le fruit d’un travail de recherche de plus de 5 ans, dédié à un personnage des plus détonants, qui savait conjuguer toutes les curiosités (et richesses) culturelles de son époque, et vers lequel convergent de nombreuses rencontres du siècle dernier, qu’il aura accompagné jusqu’à sa fin. Un personnage trans-musical en somme.

 

Moondog, à la croisée des genres

A l’image d’un E. Satie, ou du Christ pour ce que ça vaut, Moondog a longtemps vécu dans la rue. Ce qui ne l’empêchait pas d’assister, assidu, aux répétitions du philarmonique de NY. Il fut d’ailleurs, selon la légende, le premier à applaudir la 1re représentation de Bernstein. Avec le temps les disques sortent et Moondog se révèle un compositeur hors du commun, tant par l’utilisation de rythmiques et de techniques harmoniques extrêmement pointues – empruntées autant à la danse de la pluie Amérindienne qu’à des compositeurs obscurs de l’Ars Subtilior du 14e siècle – que pour l’originalité de ses méthodes de compositions (Moondog a très rapidement utilisé la technique du Sampling afin d’interpréter en solo des compositions à plusieurs voix). Paradoxal visionnaire qui savait extraire du passé les éléments nécessaires à la création de nouvelles sonorités, Moondog est peut-être, entre autres titres dûment mérités, le seul Jazzmen de tradition Amérindienne plutôt qu’Afro-américaine.

Ca ne vous dit rien ? mais si, je suis certain que vous connaissez le requiem écrit pour son vieux pote Charlie Parker : Bird’s Lament...

eP : Peux-tu nous parler un peu de ton parcours ?  

Alors je n’ai pas de formation universitaire, je ne suis pas musicologue ou quoi que ce soit, je suis juste passionné de musique. J’ai découvert la musique avec les vinyles de mon père, Pink Floyd notamment. Rapidement j’ai été attiré par des formes obscures de Pop Rock des années 60/70, période intéressante car foisonnante de disques improbables. Moondog est tombé à cette période, ça n’avait pas grand-chose à voir avec les musiques que j’écoutais alors, plutôt Fuzz, Psyché, mais on retrouve le caractère un peu souterrain de Moondog, l’extravagance, l’avant gardisme. Au début je pensais d’ailleurs qu’il y avait 3 Moondog différents tellement les morceaux que j'écoutais étaient différents les uns des autres, et le premier disque que j’ai acheté c’est Elpmas (Sample à l’envers) – un concept-album produit par Andi Toma au début des années 90 et imaginé comme une ode à la nature et un manifeste contre les mauvais traitements réservés aux peuples aborigènes.
 

eP : Il était parfois un peu mégalo Moondog ?  

Complètement. Il a écrit des pièces pour 1000 musiciens et avait le souhait de dépasser son maitre Bach, dans l’art du contrepoint, il voulait marquer son époque. Mais cette facette mégalo chez Moondog est finalement assez attendrissante. Il faut dire aussi qu'il a eu une enfance particulière. Et de fait sa façon de vivre sa vie de compositeur était complètement singulière, avec en effet cette ambition très jeune de devenir un des plus grands. Il a un peu réussi à sa manière.
 

eP : Son enfance à l’air d’avoir marqué sa vie de compositeur ?

Oui, on pense tout de suite à l’initiation aux rythmes indiens. Son père, pasteur qui évangélisait les réserves indiennes l’emmène un jour dans une réserve et Moondog (alors Louis Thomas Hardin) assiste au rituel de la danse du soleil, il y est initié par Yellow Calf, c’est quelque chose qui va le marquer. Ensuite à l’adolescence il devient aveugle, et sa famille éclate, même si le mot n’est pas très bien choisi - il devient aveugle car un bâton de dynamite lui explose au visage - et ses parents divorcent au même moment. Ça fait beaucoup pour un jeune homme de 16 ans. C’est là que sa quête de singularité et que son caractère solitaire vont se développer, et en parallèle c’est la musique qui va le sauver et l'aider à dépasser son handicap, il y obtient même un bagage académique important.
 

eP : Combien de temps tu as mis à écrire ce livre ?

7/8 mois, mais c’est l’aboutissement de 5 années de travail. J’ai travaillé au lieu unique la Scène Nationale de Nantes où j'ai fait mes premières armes. Ça m’a fait rencontrer du monde, notamment des musiciens de Moondog, qui ont travaillé autour, parfois avec lui ou se sont inspirés de son travail. Ça m'a aussi considérablement aidé à développer un réseau pour monter et diffuser mes projets sur Moondog.
 

eP : Et avec Le Mot et le Reste, ça s’est passé comment ? (NDLR : Maison d’édition)

Je les suivais depuis un petit bout de temps. Pour la musique expérimentale, notamment, avec le livre de Philippe Robert, c’est une maison d’édition qui me fascinait pas mal, que je trouvais pertinente pour sortir un livre sur Moondog si livre sur Moondog il devait y avoir. J’ai donc commencé à leur écrire un mail (surement truffé de fautes d’orthographe) que je n’ai jamais envoyé où je leur parlais de mon projet. Je ne l’ai donc jamais envoyé mais finalement j’ai reçu un mail peu de temps après : Le Mot et le Reste qui me proposait de sortir quelque chose sur Moondog… On peut donc dire que ça s’est bien enchainé. D’autant plus que je rencontrais Philip Glass au lieu unique au même moment. Qui parle d’ailleurs de Moondog dans la biographie qu’il vient de sortir Parole Sans Musique. Steve Reich aussi. Des compositeurs qui connaissent un succès assez récent et ont tous les deux influencés par Moondog qui a été un modèle pour eux, et à qui leur succès devrait davantage profiter. Glass a hébergé Moondog notamment. Il a travaillé avec Bernstein aussi un peu après avoir habité chez Glass.
 

eP : Au premier rang pour la première de Bernstein.

Oui exactement, c’est des détails qui sont dans la nouvelle version du livre ça. J’ai pu recouper des sources différentes concernant l'arrivée de Moondog à New York notamment. Moondog c’est une succession d’anecdotes de manière générale mais il a laissé des traces dans les archives. Et en l’occurrence Bernstein faisait un remplacement, ça explique que Moondog l’ait vu si tôt. C’est le genre de détails qui sont dans la nouvelle édition, que j’ai pu mettre à jour grâce à des archives du Philarmonique de New York.
 

eP : Une succession d’anecdotes pas si hasardeuse. Même le jour de sa mort est marqué par le chiffre qui l’aura suivi toute sa vie. (Moondog est décédé la veille du 09/09/1999). Tu peux nous expliquer son attrait pour le chiffre 9 ?

Dans son intérêt pour les chiffres il a eu l’impression de déceler dans le 9 un chiffre qui permet de décoder l’univers. Donc il y a encore toute cette facette cosmique qu’on retrouve, c’est vrai que la musique c’est de la physique et il rattachait volontiers les deux.
 

eP : Une approche cosmique qu’on retrouve dans sa poésie ?

Oui, je n’ai pas trop mis l’accent sur sa poésie dans le livre. La facette cosmique, intellectuelle je n’ai pas de bagage pour rentrer dedans, mais dans sa poésie, ses vers, sa prose, on retrouve des allusions au Cosmicode, aux Megaminds. Le Cosmicon c’est le titre d’un de ses premiers recueils de Madrigaux donc c’est arrivé très vite dans sa vie. Dans le début des années 50.
 

eP : Tu as réussi à réunir quelques-uns de ses poèmes ?

J’ai quelques trucs oui. J’ai un homologue Allemand qui tient un site, Moondog’s corner, qui est une mine absolue car il a la chance d’avoir accès aux archives de Moondog. Il m’a récemment offert « Thor The Nordum », un poème écrit au milieu des années soixante pour une espèce de cérémonie Beatnick en 66.
 

eP : Moondog était proche de la Beat Generation ?

Ouais complétement. On le retrouve dans Chappaqua notamment. Super film. On y voit Moondog jouer une espèce de prophète un peu étrange aux cotés de Burroughs, Ginsberg ou Ornette Coleman (dont la musique était trop belle pour apparaître dans le film).
 

eP : … Et finalement remplacé par Ravi Shankar

Oui, mais on peut retrouver l’album de Coleman, Chappaqua suite, qui regroupe les bandes de Coleman.
 

eP : La vie de Moondog est quand même très renseignée pour un type qui vivait dans la rue à cette époque

Ça reste une des personnalités les plus photographiées de NY. Il a eu une presse assez conséquente, ayant pignon sur rue… Et il avait aussi une forme d’aura, au début comme un Freak plus qu’un compositeur reconnu d’ailleurs. C’est un peu ce contre quoi il va se battre, même s’il se rend compte rapidement qu’il s’est enfermé dans un rôle, celui du Freak. Tom Johnson, qui vivait à NY dans ces années-là, était persuadé que Moondog n’était qu’un clochard, avant de se rendre compte très tard que c’était un compositeur sérieux. Quand j’ai pu discuter avec lui de la passion de Moondog pour les chiffres, il était passionné, ayant lui aussi basé une grande partie de son travail sur les maths. Quel raté cette rencontre loupée entre Tom Johnson et Moondog ! Tom qu’on redécouvre d’ailleurs en ce moment, longtemps dans l’ombre de Reich, Riley ou La Monte Young.
 

eP : Tu dis qu’on le redécouvre au même titre qu’on redécouvre Moondog depuis peu ?

En France surtout. Avec l’ouverture du fonds de partitions notamment. C’est une musique de répertoire qui n’avais jamais fait l’objet d’édition. C’est dommage. Et il y a encore énormément de travail à faire.
 

eP : Combien de pièces il a écrit ?

814 pour avoir un chiffre précis mais on se rend compte qu’il y en a beaucoup plus en fait. Ça doit pouvoir monter à un millier en comptant toutes les malles pleines de partitions en braille qu’on peut trouver en Allemagne.
 

eP : Après 5 ans de recherches on découvre encore des choses ?

Et oui, c’est un prisme sans fin. Il m’a initié au Jazz et à Coleman, au répétitif avec Reich et Glass, ou même aux musiques anciennes avec ses Madrigaux, même si je ne peux toujours pas faire un cours sur Pérotin ou l’Ars Subtilior. Et comme je le disais tout à l'heure avec les archives du Philhar de NY, il y a toujours des infos à collecter ici et là, de nouvelles pistes à suivre.
 

eP : Comment, lui qui était aveugle au milieu du XXe siècle, a-t-il eu accès à ces genres de musiques ?

C’est le côté fascinant de Moondog en général. A l’époque où il a commencé ses pièces d’inspirations médiévales on exhumait à peine toutes ces formes anciennes, antérieures à Bach, lui-même redécouvert assez tard. Ce regain d'intérêt pour les musiques anciennes date des années soixante je crois. Il y a des choses auxquelles il a, j’ai l’impression, pas pu avoir accès, et qu’on retrouve tout de même dans son œuvre. Par exemple, les partitions circulaires, dont il a réalisé des exemplaires, alors qu’il est improbable qu’il ait eu accès à des exemples. L’Ars Subtilior c’est une branche particulière de la musique du 14e, dont on retrouve des aspects dans l’œuvre de Moondog, notamment au niveau des rythmes. Jean-Jacques Lemêtre, qui a beaucoup dirigé la musique de Moondog en France avait une formule : « Moondog a la capacité de remonter dans le temps en rêve. » On rejoint la facette un peu ésotérique du personnage, éminemment intriguant.
 

eP : En ce qui concerne son sentiment d’appartenance à la mythologie nordique, tu sais d’où ça lui vient ?

Quand il avait encore sa robe de bure, sa barbe brune et ses cheveux longs ça avait un coté très christique. Auquel on retrouve d’ailleurs des références dans la presse de l’époque. Ayant perdu la foi quand il a perdu la vue en 1932, il a estimé que si dieu était bienveillant il ne l’aurait pas laissé perde la vue. En plus il a été élevé dans une famille très chrétienne, sa mère était joueuse d’orgue et son père prêtre. Il a donc voulu rompre avec tout ça et s’éloigner des connotations christiques en adoptant une posture de guerrier Nordique, les vikings ayant longtemps persécutés les chrétiens. Il a commencé à s’intéresser à l’Edda, le grand livre de la mythologie nordique qui a nourri son travail de composition.
Mon père m’a transmis le virus de la généalogie et j’ai récemment essayé de remonter la famille de Moondog, je suis arrivé en Allemagne et en Europe notamment. En remontant jusqu’en 1745 !

 

eP : Pour revenir à ses poèmes, tu y as eu accès ?

Oui, « Thor the Nordum » j’ai une copie originale. J'ai aussi une copie de « The Moondog Yearbook », recueil de poésie qu’il fabriquait et faisait façonner par sa fille. On y trouve beaucoup de distiques. J’ai aussi récupéré « Pythagorias », qui est un recueil de théorie musicale poétisée : de la musique, des maths, de la physique et de la poésie. Difficilement compréhensible, pour moi en tout cas, par des êtres supérieurement intelligents surement. Il n’est écrit qu’en vers, en métriques empruntées à la poésie médiévale, et ça parle de mega-minds, qui contrôleraient l’univers…
 

eP : Il a toujours écrit ?

Oui, c’est par la poésie qu’il a commencé dans les rues de NY en fait. Avant d’y jouer de la musique.
 

eP : Comment il faisait pour s’en sortir dans ces rues ?

Il a été beaucoup aidé. On ne peut pas survivre à moitié nu en hiver dans les rues New-Yorkaises. Il y avait des crash-pads aussi à l’époque des Beatnicks. Des lieux ouverts ou les gens accueillaient les poètes, les artistes, etc. Il allait un peu à l’hôtel de temps en temps mais en général il dormait sous des porches, pour économiser et pouvoir payer ses copistes. Au début avec des bénévoles et pour des petites symphonies ça allait mais ensuite il a fallu accélérer le processus.
 

eP : Les premières symphonies sont assez tardives non ?

Oui, au début c’était surtout des mini-symphonies et au final des « vraies symphonies » il en a écrit 81 (8+1). Et je soupçonne certaines d'entre elles d’être encore en braille.
 

eP : Pour l’interprétation de ces vraies symphonies, comme dans l’ensemble de sa vie, il s’est toujours entouré de musiciens très compétents ?

De manière générale quand on écoute les enregistrements, on retrouve des détails qui ne collent pas vraiment à son écriture et à sa façon de composer. Mis à part Elpmas enregistré par ordinateur évidemment mais, par exemple, on retrouve du vibrato sur des pièces au violoncelle alors qu’on sait qu’il détestait ça. La clarinette de Good for Goodies sur l’album du Philarmonique elle est complètement aux fraises, etc. Ce n’est pas toujours parfait et ça devait l’agacer, il était très rigoureux, et en même temps c’est une musique qui n’est pas si simple, bien qu’elle en ait l’air. Elle trouve sa difficulté dans la facilité. C’est ce que disait Katia Labèque quand elle s’est penchée sur la musique de Moondog, « j’ai l’impression d’avoir 3 ans de piano derrière moi ». Ou trois ans tout court, je ne sais plus.
Mais il a aussi travaillé avec des musiciens extraordinaires, qui ont vraiment compris ses rythmes. Fritz Storfinger qui était son pianiste en Allemagne, Stefan Lakatos aux percussions, Dominique Ponty, Jean-Jacques Lemêtre qui joue 250 instruments différents…

 

eP : En opposition à tout son travail sur le moyen âge il a aussi toujours travaillé avec des procédés « à la pointe », sur Elpmas notamment avec l’ordinateur, c’était un des premiers ?

Bien avant l’ordinateur oui, Elpmas ça montre qu'en 1991 qu’il était toujours à la pointe, mine de rien. Cette idée de superposer les bandes, le re-recording, c’est effectivement un des premiers à l’avoir utilisée dès les années quarante. Etant seul et multi-instrumentiste ça lui permettait d’interpréter ses propres compositions à plusieurs voix, en canons, d’enregistrer des bourdons et des ambiances, etc. C’était l’idéal pour lui de pouvoir enregistrer et réenregistrer.
 

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Retrouvez notre interview d'Amaury Cornut pour sa biographie de Moondog. ICI

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